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dimanche 5 avril 2015

Extrait : Du Luxe et de l'Impuissance de Jean-Luc Lagarce


 Le droit à la parole

Et parfois, je me sens impuissant. Inutile, dans l'incapacité de tout, restant là à ne plus rien pouvoir faire, faire ou dire. Être aveugle et sourd et imbécile encore, silencieux de ma propre imbécillité. Attendre et subir mon impuissance. Être démuni et devoir renoncer. Être immobile dans l'incapacité de prendre la parole, de prolonger le discours, de répondre, de dire deux ou trois choses imaginées dans la solitude et qu'on pensait essentielles.

Et parfois, je me sens inutile devant le Monde.

Ce que dit la rumeur, l'arrogance omniprésente de la rumeur, ne pas le comprendre, ne pas le comprendre ou ne pas l'admettre, l'imaginer autrement, savoir qu'on doit, qu'il est de mon devoir – se dire ces mots-là : le devoir – savoir qu'il est de mon devoir de le dire d'une autre manière et ne cesser pourtant de buter contre ses reflets.

La force terrible du pouvoir, sa puissance cynique, son arrogance, son ricanement et la séduction tranquille dont il nous écrase, ne pas réussir à la dire, l'écrire, en montrer la simple et sourde violence.

Et tenter pourtant de saisir tout cela, de lutter contre mon inadmissible désir de renoncement, mon égoïsme, ma complaisance pour ma propre histoire, contre le confort désinvolte qui me guette, l'abandon parfois à la bonne conscience.

Dans ma propre impuissance, dans mon désarroi, chercher à me rassurer moi-même et aller, résister, aller au-devant des autres désarrois plus grands encore, plus douloureux, plus secrets, interdits, sans le droit à la parole. Prétendre à sa petite mission, l'exercice de ses droits, avoir un devoir, jouer son rôle. Se l'accorder. Être dans la Cité, être au milieu des autres, avoir le droit immense de pouvoir parler, être responsable de cet orgueil, être conscient de ma force. Ne pas craindre mon propre déséquilibre et mes hésitations.

Du Luxe et de l'impuissance, Jean-Luc Lagarce, 1995 (Les Solitaires Intempestifs)





Arnaud Contreras
Mars 2015

mercredi 1 avril 2015

Silence radio sur nos imaginaires: Soutien des auteurs de fictions


Au treizième jour de la grève menée par les personnels de Radio France pour que la radio publique continue d'exister dans notre pays, nous, auteurs de fictions radiophoniques, voulons dire notre soutien au mouvement engagé depuis le 19 mars.

Présentes sur France Culture et France Inter, ce qu'on appelait autrefois les « dramatiques radiophoniques », et qu'on nomme aujourd'hui simplement les fictions, connaissent une vie nouvelle depuis l'avènement du podcast. Le site des fictions de France Culture (fictions.franceculture.fr) permet l'écoute en accès libre et gratuit — même si certains voudraient oublier que cette gratuité a un coût — PERMET L'ÉCOUTE, cela va mieux en le criant, de ce qui est imaginé par des auteurs (de Marguerite Duras à Patrick Modiano), interprété par des comédiens (de Jeanne Moreau à Denis Podalydès) et mis en ondes par des réalisatrices et réalisateurs, assistantes et assistants, opératrices et opérateurs, bruiteuses et bruiteurs... Les termes longtemps masculins pour désigner ces métiers ne sont plus de mise, heureusement, aujourd'hui.

Les fictions radio nourrissent de manière profonde et discrète l'imaginaire d'une époque. Elles bruissent dans le poste au moment où on s'y attend le moins, font connaître de nouvelles plumes, entendre de nouvelles voix, sont un lieu inouï d'innovation narrative. Des centaines de milliers d'oreilles goûtent chaque année des textes inédits, des adaptations de romans, BD, classiques et contemporains, produits jour après jour par Radio France et reconnus dans le monde entier pour leur excellence (en 2014, deux fictions de France Culture ont reçu les prestigieux prix Europa et Italia).

Ces fenêtres ouvertes pour l'imaginaire des enfants, des adolescents et des adultes, ce creuset de voix qui rassemble tous les métiers de la radio, sont gravement menacés par les réformes en cours.

En rognant sur les moyens de la radio publique, l'État par défaut rend moins libre la parole portée par les ondes.

Notre temps de cerveau disponible y survivra sûrement.

Notre sensibilité et notre intelligence, beaucoup moins.


Les auteurs de fiction pour l'avenir de la radio publique : Benjamin Abitan, Yan Allegret, Wladimir Anselme, Yann Apperry, Yacine Badday, Mariannick Bellot, Arno Bertina, Hélène Bleskine, Jean-Yves Bochet, Christophe Botti, May Bouhada, Geneviève Brisac, Alice Butaud, Nicole Caligaris, Claude Carré, Amandine Casadamont, Thomas Cheysson, Fabrice Colin, Sophie Couronne, François Cuel, Jean-Paul Curnier, Daniel Danis, Fejria Deliba, Philippe Dohy, Caroline de Kergariou, Gerty Dambury, Maryline Desbiolles, Marie Desplechin, Simone Douek, Sedef Ecer, Annie Ernaux, Amalia Escriva, Éric Faye, Nicolas Flesch, Hélène Frédérick, Claudine Galea, Michel Gendarme, Eugène Green, Dominique Gros, Katell Guillou, Célia Houdart, Israel Horovitz, Nancy Huston, Elias Jabre, France Jolly, Joël Jouanneau, Victoria Kaario, Pedro Kadivar, Camille Kohler, François Koltès, Nathalie Kuperman, Marc Kressmann, Carine Lacroix, Stéphane Lambert, Emmelene Landon, Jean Larriaga, Linda Lê, Bertrand Leclair, Alban Lefranc, Claire Le Luhern, Sophie Lemp, Kristel Le Pollotec, Sophie Loubière, Daniel Martin-Borret, Philippe Malone, Marcus Malte, Fabrice Melquiot, Stéphane Michaka, Manuela Morgaine, Émilie Mousset, Mariette Navarro, Mamadou Mahmoud N’Dongo, Tarik Noui, Jean-Pierre Ostende, Yves Pagès, Anouch Paré, Benoît Peeters, Sylvie Peju, François Perache, Emmanuelle Pireyre, Véronique Pittolo, Virginie Poitrasson, Martin Provost, Sonia Ristic, Christian Roux, François Schuiten, Pierre Senges, Jean-Pierre Siméon, Romain Slocombe, Elsa Solal, Anne Terral, Franck Thilliez, Pauline Thimonnier, Jean-Philippe Toussaint, Cécile Wajsbrot, Martin Winckler


Studio Moyen Radio France.
 Photo Arnaud Contreras

vendredi 27 mars 2015

Article : Un comédien écrit "Radio-France : alerte rouge"

Comme beaucoup d'entre vous le savent sans doute, la grève à Radio-France continue...
Un comédien écrit pour vous alerter et vous informer, vous, comédiens, comédiennes, amoureux de la radio, simples auditeurs ou y travaillant souvent.

Radio France : alerte rouge !

Le plan proposé par le PDG de Radio France Mathieu Gallet concerne directement les comédiens, les bruiteurs et les auteurs : dans le cadre du chantier de "réhabilitation" de la Maison de la Radio, les derniers studios d'enregistrement de fiction encore en activité sont menacés de fermeture pour une durée indéterminée. 
Il va de soi que cette fermeture impliquerait une importante perte d'emplois pour les comédiens.

(Certes, suite à la mobilisation des salariés de Radio France en grève, M. Gallet a évoqué un moratoire sur les travaux, mais son entourage a aussitôt démenti : les travaux doivent paraît-il être poursuivis jusqu’au bout.)

Le Ministère de la Culture a-t-il un projet culturel, au-delà de la marchandisation ? Il semble critiquer M. Gallet, mais lui reproche surtout de ne pas être assez rapide dans la mise en œuvre de "restructurations sous enveloppe contrainte", c’est-à-dire de ne pas encore avoir dit comment il comptait faire des économies drastiques.

Déjà, les productions sont régulièrement perturbées par la location de studios à des entreprises privées, et les travaux prévoient de transformer une partie des locaux en galerie marchande, en restaurants etc., mais cela ne suffit pas : le Ministère de la Culture et la direction de Radio France veulent couper dans la masse salariale.

Comédiens, auteurs, musiciens, bruiteurs, qui concourons à la production de fictions radiophoniques, soyons solidaires de la lutte de Radio France, elle nous concerne tous.

Pour s’informer ou se mobiliser, plusieurs possibilités sont offertes. On peut : 
  • participer aux AG (généralement à 10 h à la Maison de la Radio tant que dure la grève)
  • verser une contribution à la caisse de grève, afin de permettre aux grévistes de tenir (en faisant un chèque à l'ordre de : CCE Radio France Dons, adressé à : CCE Radio France, 116 avenue du Président Kennedy, 75220 Paris Cedex 16 ou par internet)
  • se tenir au courant, par exemple sur la page Facebook du MeilleurDesOndes
  • relayer les informations
  • se joindre à la soirée de soutien : vendredi 27 mars, à 20 h, soirée à l'appel du collectif le Meilleur des Ondes, autour de la mobilisation à Radio France, en grève depuis le 19 mars, à la Parole Errante, 9 rue François Debergue, Montreuil (M° Croix-de-Chavaux)